
Ce sont là des choses que l’on n’oublie pas
"Il y a 80 ans, le lycée polonais Cyprian Norwid fermait ses portes. Lors de notre dernier rassemblement annuel, Georges Nowak, président de notre association, a lu le discours qu'André Ravix, alors maire de Villard-de-Lans, lu en 1976, il y a un demi-siècle, pour commémorer le départ du lycée (il y avait alors 30 ans).Il y a 30 ans exactement s’achevait la sixième année scolaire, la dernière, du lycée polonais Cyprian Norwid. En effet, pendant les années de guerre et d’occupation, dès octobre 1940, le lycée polonais Cyprian Norwid, qui reprenait les traditions de l’ancien lycée polonais du XIXe siècle aux Batignolles à Paris, allait faire partie intégrante de la vie de notre bourg.
Pendant six ans, ce canton du Vercors est devenu un coin de Pologne. Pendant six ans, vos compatriotes ont été des Villardiens. Nous les avons vus tous les jours à l’œuvre. En ces années tragiques, la préoccupation du gouvernement polonais, en assurant la continuité du lycée, était de préparer une élite au moment même où votre pays risquait de voir la sienne anéantie physiquement de par la volonté délibérée des occupants. C’était d’ailleurs ne pas connaître le peuple polonais et son extraordinaire vitalité, qui fait que c’est au plus profond de l’abîme qu’il puise les forces mêmes de sa résurrection.
Nous avons vu les lycéens travailler pour passer leurs examens, baccalauréat polonais reconnu par le gouvernement français. Nous les avons vus participer aux travaux de la campagne, s’intégrer aux équipes sportives de Villard, football, hockey, ski, luge et bobsleigh. Tous les Villardiens ont gardé un souvenir émerveillé de la messe des Polonais qui, chaque dimanche, était un véritable récital de chants tant religieux que patriotiques, où nous puisions, nous Français, même en ne comprenant pas la langue, de nouvelles raisons d’espérer.
Mais surtout, nous avons vu les Polonais à l’œuvre dans la Résistance. Dès le début de son fonctionnement, le lycée polonais Cyprian Norwid, de par son existence même, était Résistance. Nombreux sont les élèves qui, après avoir fini leurs études ou même dans leur impatience, sans attendre, sont partis clandestinement à travers les Pyrénées par l’Espagne d’où ils gagnaient l’Angleterre pour grossir les rangs de l’Armée polonaise. Puis il y eut les déportations. Je ne citerai ici que le cas des deux premiers directeurs du lycée, Monsieur Zaleski, déporté dès 1943 à Buchenwald. Monsieur Godeleski lui succéda, déporté en mars 1944, réchappant de l’enfer de Mauthausen au moment de la libération. Puis vint le mois de juillet 1944 où, à Vassieux et un peu partout dans le Vercors, au fort Montluc près de Lyon, vos compatriotes — professeurs, élèves, personnels — ont payé de leur vie, dans des conditions le plus souvent atroces, la libération de notre pays.
Ce sont là des choses que l’on n’oublie pas. Ce sont des souvenirs que l’on garde à toute une vie d’homme, gravés au plus profond de son cœur, mais il est bon quelquefois de les réveiller.
J’ai toujours pensé, comme Villardien, qu’il faudrait marquer cette période de la vie de notre village. Ma fonction de maire me permet, en accord avec le conseil municipal, avec l’assentiment de tous les Villardiens de réaliser ce souhait, qui correspond d’ailleurs au plus profond désir des anciens professeurs, cadres, élèves du lycée Cyprian Norwid.
C’est ainsi que nous avons la joie de nous trouver tous rassemblés ici pour donner à l’une de nos plus anciennes rues le nom de la rue du lycée polonais. Pour inaugurer cette plaque apposée sur le mur de l’ancien hôtel du Parc, centre et cœur de la vie du lycée polonais durant les années de son existence.
Ce témoignage gravé dans la pierre doit rappeler aux générations futures, par delà l’oubli des hommes, que rien de valable ne se fait sans sacrifice, et que pour pouvoir revivre, il faut, comme les peuples jeunes, comme votre pays, savoir mourir. Vive la Pologne !