
La Bibliothèque polonaise de Paris
"C’est l’une des plus anciennes institutions étrangères de la capitale. Née après 1830 et la grande émigration des intellectuels polonais, la Bibliothèque polonaise a conservé sa place au cœur de Paris depuis 1854.
Le Point, dans un article signé François-Guillaume Lorrainet publié le 7 août 2026, présente La Bibliothèque polonaise de Paris, petite Pologne sur l’île Saint-Louis. Nous publions ici cet article avec plaisir. C'est en effet cette belle institution qui abrite la Société historique et littéraire polonaise (SHLP) à qui nous avons confié nos archives (voir notre Actualité à ce sujet)
Il existait jadis, près de la gare Saint-Lazare, un quartier appelé la Petite-Pologne. Nous sommes cette fois sur l’île Saint-Louis, mais c’est le même sentiment d’une petite Pologne que l’on éprouve en franchissant le seuil du 6, quai d’Orléans.
Le tableau qui trône dans le bureau de Jean Rozwadowski – président de la Société historique et littéraire polonaise (SHLP) – représente du reste un grand prince polonais Adam Czartoryski. Son nom ne dira pas grand-chose aux Français. En 1830, il avait pourtant présidé à Varsovie le Conseil du gouvernement de l’insurrection contre la Russie tsariste.
Dans les collections d’un des musées de la Bibliothèque polonaise de Paris (BPP), figure sous une vitrine l’un des documents les plus chers à la mémoire polonaise : l’acte de déposition du tsar Nicolas I er du trône du Royaume de Pologne. Il date de janvier 1831. La Russie s’apprêtait à envahir ce royaume rebelle, mais sous la pression du peuple, les deux chambres de la Diète votèrent ce texte, qui pour les 188 signataires, signifiait un arrêt de mort si la Russie venait à l’emporter. Elle l’emportera à l‘été 1831. Un autre acte sera signé, de capitulation, le 8 septembre 1831. Mais l’acte de déposition, après un destin chaotique, dissimulé à Göttingen, puis à Poznan, sera exfiltré en 1875 et remis à la Bibliothèque Polonaise de Paris l’année suivante. La police tsariste n’aura de cesse de le rechercher, en vain. Il figure encore en bonne place, au 6, quai d’Orléans, sur l’île Saint-Louis.
L’échec de ce mouvement d’insurrection avait provoqué ce que les Polonais appelleront la « grande émigration ». Le principal lieu d’arrivée fut Paris : la France avait toujours manifesté des sentiments d’amitié envers l’intelligentsia polonaise. Si le gouvernement de la monarchie de Juillet n’avait rien fait pour sauver les Polonais de la défaite, le meilleur accueil leur fut réservé.
Adam Czartoryski, dépossédé de ses immenses terres en Pologne, s’est d’abord installé à Londres. Mais la capitale anglaise, alors noyée dans le brouillard industriel, est trop chère pour lui. Il va à Paris où il retrouve d’autres grands aristocrates exilés, ainsi que le Victor Hugo polonais, Adam Mickiewicz. L’un des autres trésors de la BPP est un fragment des Aïeux de ce même Mickiewicz – drame romantique à la mémoire des martyrs de la cause nationale et texte fondateur du romantisme polonais, où le héros, à la suite d’une peine de cœur, se découvre une conscience politique.
Trois musées
La BPP est un lieu singulier qui renferme à elle seule trois petits musées. L’un d’eux est dédié à ce même Adam Mickiewicz, qui reçut en 1840 la première chaire de littérature slave au Collège de France. Ses amis avaient pour nom Michelet, Edgar Quinet. Il créera une Légion polonaise pour aider, en 1848, les Italiens à conquérir leur liberté et leur unité, et proposera la fondation d’une Légion juive. Missionné par Napoléon III pour soutenir l’Empire ottoman lors de la guerre de Crimée, il meurt à Constantinople en 1855.
Passer le seuil de la Bibliothèque polonaise de Paris, c’est enjamber le temps. Franchissement favorisé par le lieu, cet hôtel particulier n’a plus quitté l’île Saint-Louis depuis 1854. On se retrouve dans ce XIX e siècle où quelques grands aristocrates et intellectuels, orphelins d’un pays et d’une nation, tentèrent de recréer une patrie perdue. Le politique leur avait été contraire, il demeurait le culturel. Une vie sociale pour que survive l’esprit de la Pologne.
C’est donc une Société littéraire polonaise qui est d’abord fondée en 1832, dont le président à vie fut ce prince Adam Czartoryski – figure fédératrice qui en sera aussi le mécène. Les amis français de la première heure se nomment La Fayette, le comte de Montalembert, Lamennais….
Bien vite, en 1838, l’idée d’une bibliothèque voit le jour, rue Duphot, dans des appartements d’exilés. Les dons et les legs se multiplient. Les décès aussi. En 1844, on prend la direction d’un cimetière situé à Montmorency qui va devenir le Panthéon polonais : Mickiewicz et Czartoryski y seront inhumés, parmi tant d’autres. Un pèlerinage est encore organisé chaque fin du mois de mai. Le prince Czartoyski, qui a pu récupérer une partie de ses terres polonaises, est en capacité d’acquérir en 1842 l’hôtel Lambert, sur l’île Saint-Louis, qui devient le foyer de l’opposition politique. « On parle même du camp politique de l’hôtel Lambert », nous précise le directeur de la Bibliothèque polonaise de Paris, le professeur Maciej Forycki.
L’endroit vaut surtout pour les réceptions, Frédéric Chopin s’y produit souvent, comme en témoigne un tableau accroché dans le Salon Chopin, autre musée de la Bibliothèque polonaise de Paris, le seul permanent dédié au compositeur en France. Dans ces années 1850, on recherche un abri pérenne pour héberger les collections, il est trouvé à deux pas de l’hôtel Lambert, au 6, quai d’Orléans, dans un hôtel qui avait appartenu jadis à un secrétaire de Louis XIV, Antoine Moreau.
Comme la bibliothèque arménienne Nubar, la Bibliothèque polonaise de Paris est un pays de papier, de manuscrits, de vestiges et de témoins d’une culture qui a refusé de mourir. En 1866, la SHLP est reconnue d’utilité publique par Napoléon III, qui veut peut-être se faire pardonner de ne pas avoir volé au secours de la Pologne lors d’un nouveau soulèvement, en 1863, afin de ne pas froisser le voisin russe. L’amitié a des limites que la raison politique connaît.
Hauts et bas
La vie de la SHLP et de la BPP ne fut pas un long fleuve tranquille. D’abord nombreux, ses subsides fondent en même temps que ses adhérents. En 1893, elle passe sous la tutelle de l’Académie des sciences et des lettres siégeant à Cracovie, alors située dans une Pologne austro-hongroise. Mais les collections demeurent à Paris. En 1903, le musée Mickiewicz ouvre ses portes, grâce aux collections léguées par son fils. Il s’agit du premier musée littéraire à Paris, peu avant la Maison Victor Hugo.
Dans les années 1920, après la résurrection de la Pologne, la BPP et la station de l’Académie polonaise des sciences et des lettres, ouverte rue Lauriston, sont financées et dirigées depuis Varsovie. Après 1926, 60 000 livres, 32 000 gravures (dont 75 de Rembrandt et 120 de Dürer) sont expédiées en Pologne pour enrichir les collections sur place. Un centre d’études polonaises est lancé en 1937. Gide, Valéry et bien sûr la Varsovienne Marie CurieSklodowska viennent à la bibliothèque y prononcer des conférences. La France de Clemenceau a œuvré pour la recréation de la Pologne en 1919, les relations entre les deux pays sont étroites, même si elles sont entachées de quelques tensions dans les années 1930, qui n’en manquent certes pas.
L’année 1940 marque le début des spoliations. Les Allemands ne tardent guère à se présenter au 6, quai d’Orléans, chez des Polonais qu’ils ont déjà envahis en 1939. Ils poussent la porte le 15 juin, au lendemain de leur entrée dans Paris. Une partie seulement des collections a pu être mise au préalable à l’abri, comme les manuscrits, transportés à la Flèche, au domicile du secrétaire de l’Institut de France Henri de Montfort, proche de la BPP. Quelque 14 000 volumes partent sous de faux registres au musée du Carnavalet. Les cartes se retrouvent dans le château de Montrésor, propriété d’une comtesse polonaise, en Touraine.
Les bibliothèques de Toulouse et de Pau seront aussi des refuges bienvenus. Les nazis emportent tout de même près de 100 000 documents. La moitié sera retournée en 1947, l’autre partie, saisie par les Soviétiques, ne reviendra à Varsovie qu’en 1955, sous le sceau du secret exigé par Moscou. Certaines pièces se trouvent encore en Pologne.
Il faut dire que l’après-guerre n’a pas été de tout repos avec une Pologne devenue communiste. L’Académie de Cracovie, propriétaire, a été mise en sommeil par les nouveaux maîtres.
Luttes avec l’ambassade
Le pouvoir occupe physiquement les locaux de la rue Lauriston. Quai d’Orléans, sous couvert de neutralité et de missions mémorielles, on résiste. Des cordons de gardes sont même déployés autour de l’hôtel. Un bras de fer est entamé avec l’ambassade de Pologne, matérialisé par un procès, qui dure jusqu’en 1959. De Gaulle, en souvenir de ses années en Pologne en 1919-1920, soutient la SHLP, qui perd le premier procès, mais fait appel. La décision revient finalement à l’Assemblée nationale, qui lui donne raison par un vote. Seuls les députés communistes ont manifesté leur opposition, évidemment.
En 1989 se pose de nouveau la question de la propriété, car l’Académie de Cracovie renaît et reprend possession des lieux. L’État polonais peine à soutenir financièrement l’institution, qui ne fait pas partie de ses biens. Des philanthropes d’origine polonaise, comme Romain Zaleski, ancien directeur du groupe Révillon et ancien trésorier de l’UDF, homme-clé du groupe Arcelor, viennent à son secours.
Il a fallu attendre 2023 pour qu’un accord tripartite soit trouvé entre la Société historique et littéraire polonaise, l’Académie polonaise des sciences et des lettres et le ministère de la Culture polonais. L’expression d’un engagement durable de Varsovie afin de financer la BPP désormais sauvées qui multiplient concerts, conférences, expositions, faisant oƯice d’Institut culturel bis dans la capitale. De quoi prolonger la présence sur l’île Saint-Louis d’une des plus anciennes institutions étrangères à Paris.