Je voudrais attirer votre attention sur Józef Węgrzyn, alias Carlos. Cet homme a fait un travail magnifique pour aider les Polonais à sortir de la France occupée et passer en Espagne… Il est difficile de minorer les services que Józef Węgrzyn a rendus à la cause alliée, organisant par ses initiatives et ses efforts les filières d’évacuation andorrane. La mesure de son talent peut être résumée en un chiffre, celui des cinq cent cinquante Polonais auquel il faut ajouter celui des nombreux Français, Canadiens, Américains et Britanniques, tous évacués en sécurité.
Un des premiers évacués, Alexander Kuśnierz, est un réfugié du centre de Gréoux-les-Bains bien qu’il ne parle guère polonais. Son anglais est par contre excellent, ses références aussi. Il est soupçonné de travailler pour la Gestapo, ce que Carlos refuse de croire. Kusnierz fait preuve d’enthousiasme et d’esprit de sacrifice. Carlos l’installe dans l’hôtel Palanques à La Massana, lui donne des papiers et un alias : Élias.
Fin août, Élias est convoqué à Barcelone pour entretien et vérifications. De l’autre côté de la frontière, de nombreux pilotes canadiens, américains et britanniques sont rassemblés et conduits en Andorre par les guides de Carlos.
Fin-août début-septembre 1943, Carlos se rend à Barcelone pour escorter un pilote anglais et trois Polonais, dont le lieutenant Żmigrodzki, ancien professeur d’histoire de Carlos au lycée polonais de Villard-de-Lans…
Le 24 septembre, Carlos apprend qu’une réunion s’est tenue dans un hôtel aux Escaldes, une des paroisses d’Andorre, avec des officiers allemands connus pour faire partie des services de renseignement, deux Espagnols de Canillo et une Française de Pamiers. Ça sent mauvais et, le lendemain, Carlos se rend en moto à San Julia, une autre paroisse d’Andorre. Carlos retourne à son hôtel, demande à Élias d’y rester, quitte sa chambre et gagne une planque à deux kilomètres de San Julia.
Le 28 septembre au soir, il s’apprête à rentrer, mais sa moto tombe en panne et il fait demi-tour. Le lendemain matin, il se rend dans un garage d’Andorre-la-Vieille, mais y voit un Allemand soupçonné d’être un informateur. Il repart vers un garage de La Massana. En route, il croise un ami qui lui dit qu’il y a eu une descente de la Gestapo dans son hôtel, que sa chambre a été pillée, qu’Élias a disparu. Carlos trouve effectivement sa chambre saccagée. Des papiers importants ont disparu : comptabilité, correspondance avec Luis, codes de chiffrage. C’est grave, mais pas désespéré : les noms des villes relais y sont, mais pas les adresses des planques et refuges.
Au même moment, une évacuation organisée par Élias se termine en désastre : la météo est épouvantable, un fugitif est abandonné en route, mort, les quatre autres fugitifs polonais, Molné (leur chauffeur andorran) et Élias sont arrêtés par la Gestapo à leur arrivée à Andorre. Seuls les guides s’en tirent. La première question adressée à Molné est : « Où est Carlos ? » Molné dit l’ignorer. Tous sont expédiés à Ax-les-Thermes puis Toulouse. Molné, après une semaine d’interrogatoire, est libéré et retourne à Andorre. Les Polonais sont déportés dans un camp de travail en Allemagne. On ne connaît pas le destin d’Élias…
Les choses s’étant calmées, il est décidé que les évacuations peuvent reprendre d’autant que les guides de Carlos n’ont pas perdu leur temps, ramenant en Andorre pendant son absence soixante-dix-sept Polonais. Carlos et Luis recrutent deux nouveaux courriers : Tadeusz Rubach, alias Jean, et Jan Ziemkowski, alias Charles. Ils sont envoyés en France pour contacter le colonel Jaklicz à Grenoble. La route de Pamiers est rouverte, celle de Carcassonne également. Une nouvelle route, Salies-du-Sala, est créée et accueille son premier groupe de Polonais début novembre. Carlos ouvre une route qui mène à Puigcerda, évitant ainsi l’Andorre ; les premiers Polonais arrivent fin novembre.
Les choses se compliquent cependant. Carlos abandonne son quartier général en Andorre pour Barcelone. La police espagnole le force à changer de planque plusieurs fois. Carlos se rend quand même tous les dix jours en Andorre.
En février 1944, Carlos est arrêté par un garde-frontière espagnol et emmené à Seo d’Urgell. Le chef de la police, Sais, veut bien libérer Carlos, mais à Lerida ses supérieurs pourraient avoir des soupçons. Il falsifie le dossier, Carlos devient Areny Rossel, un Français, et peut partir sans être soupçonné. Il est entendu qu’il restera à Lerida, à la disposition de la police, mais avec beaucoup de liberté de mouvement. Il faut bien poursuivre les évacuations. Carlos s’entend à nouveau avec Sais. Un autre Polonais le remplace et joue le rôle d’Areny Rossel à Lerida. Le vrai Carlos continue de gérer les évacuations jusqu’à son arrestation.