—Karol Obidniak, élève. Notre école, 2017, d’après Mój Villard de Lans, 1978.
Partout et toujours, les jeunes gens cherchent instinctivement des idéaux qui mobilisent leurs forces à l’entrée dans la vie adulte, dans le monde des désillusions tel que celui qui s’ouvrait à nous en 1939. Je suis arrivé au lycée polonais de Villard-de-Lans en 1941, dans cette incroyable école où s’asseyaient sur un même banc de classe les enfants des immigrés polonais mineurs du nord de la France et des soldats, et où les enseignants étaient des professeurs d’université. Là, je fis la connaissance d’un catéchiste et d’un éducateur, le père Bronisław Bozowski.
Comme presque tous mes camarades, comme les jeunes du monde entier, j’étais un rêveur invétéré, j’aspirais à un avenir meilleur pour la Pologne et pour le monde. Nous y croyions tellement que cela suffisait à notre bonheur ; il n’y avait place pour aucune autre foi dans notre imaginaire. « Bozower », c’est ainsi que nous appelions notre chapelain, cherchait à enrichir par la foi en Dieu et la vie éternelle notre imagination saturée de désirs temporels. Mais quand on a seize ou dix-sept ans, la vie en soi semble divine et si pleine de promesses qu’on la croit éternelle. Bozower nous connaissait trop bien pour ne pas le savoir. Sans doute est-ce pour cela qu’avec une patience et une compréhension rares, il discutait avec nous de ce monde que nous envisagions sous un angle matérialiste. Le respect qu’il accordait à nos opinions entraînait chez nous de l’admiration pour sa foi.
Je me souviens d’un cours où nous l’avions attaqué impitoyablement avec une question empreinte de démagogie : « Pouvez-vous nous donner approximativement une date à laquelle la grâce divine se sera suffisamment déversée sur les hommes pour les humaniser au point de leur permettre d’accéder à Dieu et au Paradis ? » L’heure de cours passa plus vite que d’habitude, une leçon de biologie suivait avec madame Zofia Łukasiewicz, surnommée Amibe, puis une autre de philosophie avec le professeur Tarlo-Maziński. Après ces trois heures passionnées de discussions, nous avions le rouge aux joues ; nos professeurs restaient invincibles, mais savaient ne pas nous écraser de leur savoir.
Aujourd’hui encore, je ressens la chaleur et la joie de ces discussions. Comme il était important pour nous les jeunes de nous mesurer à de pareilles autorités dans leurs domaines respectifs tout en restant nous-mêmes et en n’étant pas ridiculisés ! Une leçon de tolérance qui nous donnait de l’allant ! Une leçon inoubliable.
Bozower déplorait de ne pas nous voir partager sa foi, mais il nous permettait de grandir avec des opinions qui n’étaient pas les siennes. Il participait pleinement à la construction de notre vie, ici sur terre, alors qu’il voyait son avenir dans l’au-delà. Il nous était proche par le respect avec lequel il abordait nos différences. Il nous était proche par sa foi utopique, similaire à la nôtre, en un meilleur lendemain pour la Pologne et pour le monde.