Printemps 1946, au-dessus de Lans-en-Vercors sur le plateau des Ramées, autour des professeurs Józef Mul (cravate rayée) et Stefan Wrona (cravate unie).

Liber Marian

— Élève

Liber Marian

3e et 4e années de gymnase 1942-1944.

Marian Liber est né le 18 janvier 1925, Bugaj (distr. Pińczów, voïv. Kielce), Pologne.

Les parents de Marian émigrent dans l’est de la France alors qu’il n’a que deux ans. Marian y suit sa scolarité.

En 1939, la famille se réfugie à Saint-Etienne. Marian rallie le POWN et le réseau Monica, puis les FFI. En 1942, il intègre le Lycée Polonais pour y finir sa scolarité. En 1944 et après le massacre de Vassieux, Marian rejoint l’armée polonaise en Angleterre. Il est nommé sous-lieutenant.

Il est démobilisé en 1946, retourne en France, s’y installe pour enseigner le polonais aux enfants d’émigrés, épouse Janina Lamenta, ancienne élève du lycée. Tous deux créent alors un auto-école.

Marian décède en 2022.

EN 2012, MARIAN EST INTERROGÉ PAR UN ETHNOLOGUE DE L'ORGANISATION POLONAISE KARTA, QUI SE CONSACRE AU RECUEIL DE TÉMOIGNAGES ORAUX

Racines familiales et départ de Pologne

Grzegorz Kaczorowski — Pourriez-vous nous raconter comment tout a commencé ? Vos souvenirs de Pologne, et pourquoi vos parents sont partis ?

Marian Liber — Je me souviens très bien de cette histoire, je l’ai entendue mille fois à la maison. Je suis né le 18 janvier 1925 dans le village de Bugaj, district de Pińczów, dans la région de Kielce, au sud de la Pologne. La région, à l’époque, c’était le plein cœur de la Pologne paysanne, mais on était encore sous la coupe de la Russie, après toutes ces partitions qui ont déchiré le pays.

Mon père, Joseph, était charpentier-menuisier de formation, « un homme manuel et réfléchi », comme il aimait dire. On l’a réquisitionné pour l’armée de 1918 à 1920, au moment de la guerre contre les bolcheviques. Il m’a souvent dit : « On nous avait promis, à nous les anciens soldats, qu'on retrouverait avec la paix la sécurité d’un emploi. » La réalité, c’est qu’il a dû courir les chantiers et marcher des kilomètres, parfois dix à l’aller, dix au retour, pour être embauché sur tel ou tel petit boulot — ponts, routes, constructions diverses. Parfois, il était absent une douzaine d’heures d’affilée. C’était le lot de cette génération-là, un monde où la sécurité n’existait pas, où il fallait aller là où se trouvait le pain.

Quant à ma mère, ce fut encore une autre vie : orpheline très jeune, ballotée de famille en famille, elle avait peu d’enracinement, et pour tout dire, peu d’attachement à cette Pologne paysanne. Quand mon père est revenu de la guerre, ils ne voyaient pas d’autre horizon que l’émigration. Il fallait survivre. Il y avait trop de pauvreté, pas de travail ; et puis les promesses, on ne pouvait plus y croire…

C’est alors qu’une commission de recrutement est passée dans la région : on offrait du travail stable, un logement, et l’illusion d’une vie meilleure en France. Mon père s’est laissé convaincre. Il a signé un contrat, mais il ne savait pas du tout où il s’engageait. Il croyait aller travailler dans le charbon, et c’est dans une mine de sel, à Wittenheim en Alsace, qu’on l’a envoyé.

Il a fait un an là-bas, puis il a écrit à un camarade originaire des mêmes terres que lui. Il avait refait sa vie de mineur près de Saint-Avold, dans le bassin lorrain. Il a supplié qu’on lui obtienne un vrai poste dans le charbon : « Moi, je veux charbonner, pas saler ! » En Pologne, le travail à la houille, c’était considéré, cela signifiait quelque chose. Par chance, il a été accepté, et le lendemain de son arrivée il a obtenu logement et travail.

Voilà comment, petit à petit, notre destin s’est déplacée. Nous sommes venus en France en 1927. J’avais deux ans.

L’installation dans la cité

Comment était-ce, l’arrivée à Saint-Avold ? L’ambiance dans la cité, l’accueil ?

On a débarqué dans une France qui ne nous ressemblait pas, mais où déjà tout un village, tout un monde polonais vivait comme « chez soi ». On a eu un logement, parce que la mine en construisait pour ses ouvriers. Notre quartier, c’était la Cité Jeanne d’Arc, à Saint Avold, une petite ville dans la ville, où 80 % des familles étaient polonaises, venues de toutes les régions du pays : de Kielce, de Poznań, de Westphalie aussi, car beaucoup étaient déjà passés en Allemagne avant la France.

Dans la Cité, on parlait polonais partout : mes parents n’ont jamais vraiment appris le français. Même à la mine, les instructions, les discussions, c’était en polonais. C’était un monde à part, où le mélange se faisait, mais sans se dissoudre. Il y avait bien quelques Marocains, Tchèques, Yougoslaves, mais le polonais dominait tout.

La vie y était modeste, mais on ne manquait pas du minimum. Mon père travaillait à la mine, donc on avait le logement, l’éclairage, le chauffage au charbon fournis gratuitement. Je me rappelle comme il s’occupait de son petit jardin, héritage du village, un coin où il faisait pousser des pommes de terre, des choux, des betteraves, de quoi compléter la cuisine de tous les jours : nous étions six enfants !

Le souvenir le plus marquant, c’est peut-être cette organisation presque familiale entre voisins : la solidarité était grande. On prêtait un outil, on donnait une pomme, on se rendait service. Car la vérité, c’est que l’argent, il n’y en avait guère : mon père était travailleur, mais le salaire restait limité, et avec trois sœurs, mais aussi deux frères qui sont morts en bas âge — drame qui touchait beaucoup de familles des cités —, la vie était tout sauf facile.

La mine était généreuse sur certains points, je dois l’avouer. L’année où mon petit frère est décédé, ils m’ont envoyé passer un mois en vacances à la mer, à Pornic, sur l’Atlantique. C'était la première fois que je voyais la mer, un bouleversement pour un enfant du continent.

École, langues, apprentissages

Parlez-moi de l’école : comment faisait-on pour apprendre dans une telle mosaïque de langues ?

L’école, c’était le lieu d’intégration, mais on ne perdait pas pour autant notre identité. À la maison, le polonais était la langue de tous les jours. Entre enfants, dans la rue, on parlait souvent allemand — nous étions tout près de la frontière, et beaucoup venaient de Westphalie. À l’école, tout était en français : l’instituteur était français. Mais la Compagnie des mines employait en plus un instituteur polonais, pour donner des cours complémentaires de langue, de culture, d’histoire polonaise. Ce n’était pas toujours un véritable enseignant, mais c’était un bon Polonais, il connaissait tout des contes, de l’histoire, des chansons…

Pour moi, ça faisait trois langues : le français, forcément, mais aussi l’allemand, et le polonais que mes parents voulaient absolument conserver. Certains enfants de Tchèques ou Marocains choisissaient le polonais, d'autres l’allemand, mais pour nous, c’était une évidence de garder nos racines.

Mon père, lui, n’a jamais su vraiment parler français. Il comptait sur nous pour être « l’échelon de plus », pour reprendre sa formule. Il croyait en l’école, voulait qu’on aille plus loin que lui, et toute sa fierté était là : il m’encourageait, me poussait à étudier. Il disait : « Si tu passes même un cran au-dessus de moi, j’aurai réussi ma vie. »

Vie communautaire, traditions, religion, scouts

Est-ce qu’il y avait une vraie vie polonaise à la maison, dans la cité et au-delà, dans la région ?

La Cité, c’était la Pologne miniature : tout s’organisait comme là-bas. Les fêtes nationales, mais surtout religieuses, rythmaient l’existence. À Noël, la salle commune — le hall de la mine — servait de salle de spectacle pour la veillée de la Nativité. On interprétait des tableaux vivants, des chansons, des sketches. Il y avait aussi des danses polonaises transmises par la maîtresse : tout le monde dansait, chantait, même les petits.

La religion ? Incontournable. Un prêtre polonais venait spécialement une fois par mois à Merlebach : il célébrait la messe en polonais, et les familles étaient profondément attachées à la foi. C’était une façon de s’accrocher à la patrie perdue, aux souvenirs, à la dignité. Ma mère y tenait, mon père aussi. Plus tard, il y eut un prêtre qui venait jusque dans la cité pour les événements importants.

Les scouts polonais tenaient aussi une grande place. J’ai été chef scout juste avant la guerre, sous la houlette de Śledziewski, dont j’ai encore la photo. C’était l’apprentissage de l’autonomie, de la solidarité. Je me souviens du carnet vert de scout que je gardais précieusement.

Dans la cité, il y avait parfois de petites tensions avec les familles venues via la Westphalie qui parlaient volontiers allemand, et aussi avec celles venues directement de Pologne. Notre polonais n’était pas aussi pur que celui des « nouveaux arrivés », mais il y avait une fraternité malgré tout.

Politiquement, la majorité était pour Piłsudski, la droite. Les Polonais n’aimaient ni les communistes français — la CGT — ni les syndicats d’extrême gauche. Certains nourrissaient un espoir de retour au pays, mais en vérité, presque aucun n’est reparti : leur vie s’était faite ici, avec ses blessures et ses attaches. Certains avaient pourtant bâti une maison en Pologne, persuadés qu’ils reviendraient ; ils ne sont jamais repartis.

Famille, vie quotidienne, précarité

La vie quotidienne, l’alimentation, les privations, que retenez-vous de tout cela ?

La vie était rude. Autant d'enfants. Il fallait tout partager. Mon père, courageux, cultivait un petit jardin qui améliorait l’ordinaire, mais pendant la guerre, tout est devenu beaucoup plus difficile. La nourriture manquait, surtout les produits de base. Ma mère faisait des kilomètres pour troquer ou acheter chez l’habitant beurre, pommes de terre, œufs. Je me souviens d’une anecdote : elle est revenue bredouille, et mon père, d’un coup, déclara : « Je préfère du beurre que du tabac ! Le prochain paquet, tu le gardes pour du beurre… » Il a arrêté de fumer, puis de boire, du jour au lendemain. Ça a marqué les enfants : je l’ai raconté aux miens, et quand ils ont arrêté de fumer bien plus tard, je leur ai dit, « Vous voyez, le grand-père aussi, il a su. »

Pendant la guerre, on a tout connu : la faim, la peur, mais aussi la débrouille. Il y avait la question des tickets, des bons pour la farine, le sucre, la ration de pain… Tout était contrôlé. Et puis il y avait la solidarité des voisins, la débrouillardise : on trafiquait, on se transmettait les tuyaux. Une fois, la mine a envoyé les enfants un mois en vacances à la mer pour ceux qui avaient perdu des frères/sœurs — cela a marqué ma jeunesse, cette envie de voir plus loin, de découvrir le monde.

Solidarités, organisations, événements collectifs

Vous avez évoqué plusieurs fois ces fêtes, ces cérémonies et la vie associative dans la cité minière. Pouvez-vous nous donner des exemples plus précis ?

La mémoire des origines, elle s’entretenait à chaque occasion : quand les fêtes nationales arrivaient, toute la cité était mobilisée. Je me souviens des « 3 Mai », de la Saint-Jean, du « 11 Novembre » aussi. Tout se mêlait, le souvenir polonais et les célébrations françaises. Le hall des mines faisait office de centre communautaire : c’est là que se déroulaient les grands événements, les messes importantes, les veillées, les spectacles de Noël. Pour la Nativité, chaque année, la maîtresse de la colonie préparait les enfants à jouer le rôle de l’Enfant Jésus, de Marie ou des rois mages : on reprenait les chants traditionnels, le folklore, et il n’était pas rare qu’on chante aussi en allemand ou en français selon les invités.

Les scouts polonais organisaient des camps, des après-midis d’apprentissage, des jeux d’équipe et de débrouille. J’y ai appris à faire du feu, à monter une tente, à organiser les sorties dans la forêt pour ramasser des champignons avec mon père : il connaissait par cœur les forêts près de la frontière, aussi bien côté français qu’allemand. Il y avait toujours cette ambivalence : pour nous, la frontière était presque invisible. On traversait, on cueillait, on échangeait quelques mots en allemand avec un garde forestier. Les Polonais de la cité étaient parfois perçus comme un peu à part : nous avions cette petite fierté d’être un peuple travailleur, solidaire.

Le prêtre polonais qui venait une fois par mois célébrer la messe à Merlebach s’est déplacé jusqu’à la cité. Pour nous, la foi c’était la continuité : on s’accrochait à ces rites, à ces chants, à ces prières faites souvent pour les morts, pour ceux restés en Pologne, pour la famille. J’ai gardé cette forme de religiosité discrète, mais profonde.

La communauté fonctionnait comme une famille élargie : celui qui tombait malade, on lui apportait à manger ; celui qui avait un deuil, la cité entière venait le soutenir. C’est sûrement pour ça que malgré les difficultés, le souvenir est resté fort et positif — même si d’autres disaient toujours que la France, ce n’était pas chez eux.

On ne peut pas nier, aussi, les petites vexations entre groupes : les Polonais français moquaient les Polonais venus de Westphalie pour leur accent allemand, et parfois c’était réciproque. Tout ça se passait dans la cour de récréation, autour des jeux, ou dans les soirées où l’on chantait et discutait tard.

Arrivée au lycée polonais, motivation familiale

Comment votre père a-t-il réagi face à vos études, et quel a été le rôle de l’instituteur polonais dans votre trajectoire ?

Au début de la guerre, nous avons été évacués : la cité était trop près de la frontière, et l’armée française préférait déplacer tout le monde, par sécurité. Nous sommes partis pour La Ricamarie,dans la banlieue de Saint-Etienne. Je me souviens de la naissance de ma petite sœur, à Saint-Étienne, en pleine tourmente. Nous vivions dans des baraquements qui avaient servi aux prisonniers allemands dès 1914. C’était rude, mais la compagnie était omniprésente et aidait : le chauffage, par exemple, était assuré par la mine.

Mon père était un homme de principe. Il voulait absolument que ses enfants « montent un cran plus haut ». Il disait à mes sœurs et à moi : « Si vous allez un niveau au-dessus de moi, j’aurai réussi. » Pour lui, le travail en France, c’était la mine ou rien, et autant dire que l’école représentait une forme de revanche sociale. C’est l’instituteur polonais, Stanislaw Roszkiewicz, qui m’a pris en charge. Il venait enseigner clandestinement polonais, histoire, culture. Les Allemands interdisaient tout, alors il changeait sans cesse de salle.

Un jour, après avoir discuté avec mon père, il a mentionné qu’un lycée polonais existait à Villard-de-Lans, dans les Alpes. Pour mon père, il n’en fallait pas plus : il m’a envoyé là, sûr que ce serait mon salut. Je me souviens très bien de son enthousiasme. Il répétait : « Et est-ce qu’il va pouvoir étudier ? » L’instituteur : « S’il fait de son mieux, je pense qu’il y arrivera. » Y arriver, c'était accepter de faire à pied tous les jours les sept kilomètres qui séparaient La Ricamarie, où nous habitions, de Saint-Etienne, où était l'école. Finalement, j’ai intégré le lycée de Villard en troisième année, un peu en retard sur le programme.

Impression sur le lycée polonais, premiers pas

Quelles ont été vos premières impressions en arrivant à Villard-de-Lans ?

C’était incroyable : je n’avais jamais vu de montagne ! Voir les Alpes, les sapins, la neige, c’était un monde nouveau. Le lycée était strict, mais bien tenu : j’ai ressenti tout de suite le poids de mon retard. J’ai été obligé de bachoter plus que les autres : il me manquait une année sur le programme français, beaucoup de latin, de maths, de physique… J’ai étudié comme un forcené, parce que la peur de « redescendre à la mine », elle ne m’a jamais quitté.

Professeurs, ambiance, souvenirs scolaires

Y a-t-il des professeurs, des matières ou des camarades qui vous ont marqué plus que d’autres ?

Oh oui, il y a des noms qui reviennent ! Le professeur Ćwikliński, pour l’anglais ; Malbos, très apprécié de mon père, pour le français ; Dusza pour l’histoire ; Keller pour la biologie ; Harwas pour le latin, qui m’a fait transpirer à la session de rattrapage ; et puis Gerhard pour la physique — un homme rigoureux, précis. Certains professeurs avaient du charisme, d’autres étaient plus distants, mais tous essayaient de nous tirer vers le haut malgré la guerre.

J’étais proche de collègues comme Zglinicki : il venait m’aider à réviser le soir, surtout en physique et en maths. Il disait : « Marian, viens, je t’explique. » Il m’a aidé à tenir quand je ne comprenais rien du tout et que je pensais échouer. Côté relations, il y avait quand même une différence : les « Polonais français » n’avaient pas le même polonais que les Polonais venus du pays, et parfois, on se retrouvait par groupes. Mais tout ça, c’était surtout une question d’accent, de mots ou d’habitude ; jamais de vraie division.

Les filles habitaient à Lans, la ville voisine. Il y avait de la retenue, de la timidité. Ma future femme, Janina, c’est à Villard que je l’ai croisée. J’étais studieux, toujours plongé dans les manuels, ce qui me valait parfois de passer pour l’intellectuel du groupe — pas toujours au goût des filles.

Vie quotidienne, organisation, tensions internes

Comment se déroulait la vie au lycée, entre études et gestion des privations ?

La vie était rude, mais bien structurée. Je vivais à l’hôtel du Parc et du Château. Le lycée possédait une petite ferme, où les élèves aidaient à ramasser les pommes de terre, à creuser la terre, à nourrir les animaux, tout ça pour obtenir des repas un peu améliorés. On ne mourait pas de faim, mais parfois le menu était sommaire : on mangeait ce que le lycée pouvait fournir. J’étais certainement plus affamé chez mes parents, où la guerre privait tout le monde, qu'au lycée.

La routine étudiante, c’était la discipline : études tous les jours, travaux occasionnels. Certains camarades, plus difficiles, se plaignaient du manque de viande, mais je m’en accommodais, ayant été élevé à la dure.

Il existait parfois de petites jalousies entre élèves venant de différentes régions : ceux du centre de la France, du Nord, et de la région de Poznań, de Kielce en Pologne. Mais tous, à la fin, formaient « cette communauté polonaise du lycée », une sorte de famille étendue, surtout dans l’épreuve.

Guerre, évacuations, clandestinité

Les années de guerre sont une période exceptionnelle, avec tous leurs dangers. Comment avez-vous vécu, entre évacuations et clandestinité ?

La guerre, c’était la peur permanente : arrestations, privations. À la cité minière de Saint-Étienne, on ne pouvait pas sortir sans laissez-passer ; tout déplacement était surveillé. J’ai été obligé d’entrer à la mine à 14 ans, trois mois de tri du charbon avant de descendre dans la mine la plus profonde d’Europe, à La Ricamarie, mille mètres sous terre, conduisant les wagons avec un cheval, revenant les mains et le visage noircis.

Les cours de polonais, clandestins à cause de l’interdiction allemande, se faisaient chez l’habitant, changés sans arrêt de salle par le professeur Roszkiewicz.

Mais la peur principale, c’était d’être réquisitionné pour l’Allemagne, ou de tomber dans une descente de police. Tout le monde connaissait quelqu’un, voisin ou camarade, qui avait été pris ou menacé. Les parents voulaient protéger leurs enfants, mais la logique du temps et du lieu faisait qu'on ne pouvait pas rester sans rien faire.

La Résistance — POWN et FFI, parachutages, organisation

Vous dites avoir été impliqué au sein du POWN, puis des FFI. Comment se sont organisées ces activités ?

À Saint-Étienne, la filière résistante était bien organisée. Le patron local était Roszkiewicz, puis Szajdek-Ligeza pour la région. Nous étions dans le groupe Monika, rattaché à l’organisation polonaise de lutte pour l’indépendance (POWN). La nuit, nous allions dans les forêts, à la lisière de la montagne. Le danger était réel : la gendarmerie française recevait des consignes pour nous surveiller, et aussi la police, la Gestapo. Nous déposions des boites en cachette, avec à l'intérieur des lampes puissantes formant des triangles lumineux dans la nuit :des signaux pour les avions. Des parachutistes arrivé d’Angleterre apportaient des caisses : armes légères, des munitions, parfois de l’argent.

À Villard, tout le monde partageait le même désir de contribuer. Il y avait parfois une incompréhension des risques, surtout chez les plus jeunes. En juillet 1944, j’ai été recruté par les FFI, les Forces françaises de l’intérieur. Cela signifiait être prêt à tout.

Le Vercors et Vassieux : récit du drame

Revenons sur ce moment capital, l’été 1944 dans le Vercors. Qu’avez-vous vécu ? Que retenez-vous de Vassieux, de la Résistance et de l’annonce du drame ?

Ce chapitre, c’est vraiment celui qui m’a coûté le plus cher — le plus difficile à raconter, même après toutes ces années. Le climat avait changé : on savait que les Allemands préparaient une opération dans la région et que tout le monde était menacé d’être déporté en Allemagne pour le travail forcé. Le 16 juillet, des officiers de la Résistance sont venus voir le directeur Berger et lui ont dit : «Si les Allemands arrivent à Villard, tous les jeunes iront en Allemagne. Rejoignez-nous, on a besoin de vous ». Le directeur n'a pas eu le choix, et une trentaine de professeurs, élèves et employés ont rejoint le maquis, dont les professeurs Berger, Dusza, Harwas et Gerhard. Les FFI nous ont incorporés et répartis. C’est là qu'ils m'ont envoyé à Vassieux, car le 14 juillet — date symbolique en France ! — il y avait eu un grand parachutage venu d’Angleterre : plus de 1 000 parachutes étaient tombés sur le plateau.

Ma mission, ces premiers jours, était d'accompagner un partisan français, Loulou, pour collecter les caisses parachutées. C’est cet homme qui m’a sauvé la vie, et je le dis sans détour. « Petit Polonais, reste avec moi ! », c’est ce qu’il me répétait… Grâce à lui, j’ai évité le pire.

Le 21 juillet, nous revenons d’une nuit de ramassage — on avait pour ordre, les Allemands tirant depuis des avions dans la journée, de ne sortir que la nuit, de dormir le jour. On avale à peine quelques morceaux, puis soudain, l’alarme retentit : des avions descendent sur le champ. On croit d’abord à un parachutage allié, mais ce sont des planeurs allemands, cinq cents SS débarquent, lourdement armés.

Loulou m’entraîne derrière un mur : il riposte avec sa Sten, mais il faut bien dire que les maquisards n’ont pas de mitrailleuse lourde, ni de mortier — rien à voir avec les armes allemandes. On fuit jusqu’à une grotte en bordure du village. On se retrouve là à dix, dont trois ou quatre Polonais, le reste des Français.

Les Allemands sont juste au-dessus, surveillant la plaine avec une mitrailleuse. La nuit arrive. Heureusement, je comprend l'allemand — « Je vais dormir, monte la garde » dit un soldat à l’autre. Dès que le garde se repose, on décide de tenter notre chance. Il y a cent mètres de céréales à traverser. On rampe, on évite les fusées éclairantes allemandes, puis on s’enfuit dans la forêt. Loulou me conseille de partir vers Villard, de ne surtout pas rester exposé. J’erre trois jours, vivant de quelques mûres ramassées. La panique est partout, le commandement a ordonné la dispersion. Je rejoint par hasard le directeur Berger et le professeur Dusza qui eux aussi se replient. Ce 21 juillet, j’ai vécu l’impensable. Mes camarades, Delingier et Zglinicki — deux « frères » de lycée — sont tombés sous mes yeux, abattus par les tirs de machine-gun allemande depuis les planeurs. Si je les avais suivis au lieu de rester près de Loulou, je ne serais pas là pour raconter cette scène. C’est une image qui m’a hanté longtemps. Pendant des années je n’ai rien dit, ni à mes parents, ni à mes enfants. Je ne l’ai raconté que bien plus tard, quand mes enfants sont eux-mêmes devenus adultes, soldats.

La Résistance a tenu une semaine à peine. Sur tout le plateau du Vercors, nous étions entre 3 000 et 4 000, contre une division entière, 30 000 hommes bien équipés. Les Allemands ont encerclé le massif, détruit une bonne partie du maquis. Les historiens disent qu’en procédant ainsi, ils ont empêché l’envoi d’une division sur la Côte d’Azur, ce qui a facilité le débarquement allié dans le sud de la France.

Après le choc, je n’ai pas assisté aux funérailles de mes camarades — Sołyga et Renn l’ont fait, mais moi, j’étais déjà reparti à Saint-Étienne, mutique, incapable d’en parler.

Libération et engagement militaire polonais

Après l’épreuve du Vercors, comment avez-vous repris le fil de votre vie ? Quelles étaient vos occupations à Saint-Étienne, puis Paris et l’armée polonaise ?

Je suis retourné en catastrophe vers Saint-Étienne. La ville était déjà libérée : les Allemands avaient fui, la vie reprenait doucement. J’ai été recruté par M. Kukuryka, qui dirigeait une « station de rassemblement » polonaise — centre spécial où on organisait le recrutement pour l’armée polonaise en Grande Bretagne.

Mon rôle : commis, c’est-à-dire toutes les petites tâches, la tenue des dossiers, l’accueil des jeunes volontaires. Le centre était géré par des officiers polonais, on préparait les départs pour l’Angleterre où l’armée nous attendait.

J’y ai travaillé un mois et demi, très pris par cette activité. Pendant ce séjour, j’ai reçu une lettre du lycée m’avertissant que je pouvais revenir — j’avais échoué au latin lors du petit bac, une session de révision était organisée. Je suis donc retourné passer mon examen de latin. J'ai retrouvé mes amis Sołyga et Renn, et on a décidé d’aller ensemble à Paris pour s’engager au poste de mobilisation.

C’est à la caserne Bessières que tout s’est joué. Ce poste de rassemblement centralisait le recrutement des volontaires polonais en France. On a rempli des dossiers, puis direction l'Angleterre, puis l'école des Cadets en Écosse.

Le parcours militaire au Royaume-Uni

Dans l’armée polonaise en Grande-Bretagne, en quoi consistait votre parcours ? Y a-t-il des anecdotes qui vous ont marqué ?

Mon inscription à l’école des Cadets d’infanterie et de cavalerie motorisée a été décisive. Le colonel Tadnasiewicz commandait cette école, réputée pour sa discipline. J’ai obtenu le grade d’artilleur principal, cadet. Précision utile : L'armée polonaise en Grande Bretagne était sous commandement britannique. Les Anglais possédaient des fiches sur chacun de nous : ils savaient que je venais du lycée polonais, ils connaissaient mon engagement dans la Résistance. À mon arrivée, j’ai d’abord été affecté à un camp de prisonniers allemands, car les Anglais cherchaient quelqu’un qui, comme moi, parlait allemand. Mon rôle : contact avec les soldats allemands, pour évaluer leur mentalité, leur niveau de résignation. Le camp n’était même pas clôturé : tout le monde entrait et sortait sans contrôle particulier. J’ai mangé avec les Allemands, discuté à bâtons rompus. Mon rapport final, très court, disait ceci : « Plus aucun soldat ne veut retourner à la guerre. Il n’est même plus utile de poster des gardes. » Après un mois, j’ai quitté cette mission — c’était une bonne leçon : comprendre que la guerre broie tout ; vaincu ou vainqueur, on finit tous las de la haine.

Ensuite, en juillet-août, pénurie de main-d’œuvre oblige, les hommes écossais étant encore mobilisés, l’armée a demandé aux Polonais d’aller travailler dans les fermes. On me donna une moto et je circulais chaque jour de ferme en ferme pour organiser cette main-d’œuvre. J’allais demander au fermier : « Combien de personnes ont-ils besoin demain ? » Ou on me disait : « Celui-ci ne travaille pas bien, changez-le ». Ces va-et-vient, c’était une drôle d’expérience : je découvrai l’Écosse rurale, son rythme, sa patience.

Un jour, je rencontrai un personnage qui sortait de l’ordinaire : un vieil homme bien mis se présenta au camp, cherchant quelqu’un parlant anglais. Il voulait assister à la messe dominicale, dans notre camp. La procédure imposait de consulter le commandement. Je suis monté dans sa superbe voiture — gants blancs du chauffeur ! — direction le commandement à sept kilomètres. En route, il me confia sa carte de visite : il était le colonel John James Romanes, aristocrate écossais, catholique. Le commandant accepta sa demande, il pouvait assister à la messe. Le colonel m’invita ensuite régulièrement dans sa demeure, un véritable château, où il logeait des soldats australiens et néo-zélandais. Un jour, il s’inquièta de mes déplacements à pied : « Vous avez une voiture, désormais, je vous autorise à conduire la mienne. » Il me rédigea un billet signé, autorisant le cadet Liber Marian à conduire sa Bentley.

Après sa mort, il a été enterré dans son propre jardin, sous un arbre. J’y suis allé prier : c’est une coutume rare, mais en Écosse, tout arrive. Par l’intermédiaire de son frère médecin à Londres, il m’a légué 500 livres sterling, en guise de reconnaissance pour ces jeunes Polonais venus se battre en Angleterre. À ce moment-là, j’avais déjà fini mes études. Mon père me conseilla : « Achète-toi un toit, pas une voiture. » Alors j’ai investi cet argent dans la construction d’une maison.

Retours, études, réinsertion après-guerre

Après la démobilisation, comment avez-vous envisagé la suite ? Qu’avez-vous fait face à l’incertitude sur les diplômes polonais et la réinsertion ?

La démobilisation a été un nouveau défi. Je pensais repartir à Londres pour y finir mes études, mais là — obstacle ! Le proviseur de l'école polonaise me demanda la profession de mon père : « Mineur ». Il me préféra un fils de colonel… Déçu, je me suis inscrit pour rentrer en France. Ma future femme, Janina, étudiait déjà à Paris, au lycée polonais transféré rue Lamandé, maintenant sous le contrôle du gouvernement polonais communiste. Le proviseur accepta de m’inscrire pour la rentrée de septembre. J’étudiais alors à Paris après deux ans d’interruption. C'était dur, je bachotais, et j’obtins mon diplôme.

Je voulais enseigner. Depuis la prise du pouvoir par les communistes en Pologne, les diplômes polonais n'étaient plus reconnus en France. Heureusement, le gouvernement français organisait un cours spécial pour former des enseignants de polonais en France. Je retrouvai Janina dans ma classe — elle est en retard sur ses études. On progressa ensemble et je promis de l’épouser si elle était affectée en Lorraine. Elle obtint un poste à Sainte-Marie-aux-Chênes. Moi, on me proposait Lyon, un meilleur poste. J’ai choisi la fiancée ! On s’est installé ensemble, elle enseignait et j'ai commencé mon propre parcours.

Le choix de privilégier ma femme, ma famille, a façonné mon parcours. Avant même notre mariage, nous avions une complicité forte, nourrie par les années d’engagement dans la communauté polonaise. J’aimais lui écrire de longues lettres, couvrir chaque détail de ma vie avec sincérité. Elle, de son côté, était entourée d’admirateurs, mais elle a toujours confirmé avec malice qu’elle avait fait le bon choix en me prenant, moi. Notre union était donc aussi un acte de loyauté envers nos racines et notre histoire.

L’engagement dans l’enseignement du polonais

Nos premières années en Lorraine ont été consacrées à l’enseignement du polonais auprès des enfants d’émigrés ouvriers, souvent dans les villages miniers. Nous allions de maison en maison, frappions aux portes qui affichaient des noms polonais, inscrivant parfois jusqu’à trente-cinq enfants par localité. Janina et moi formions une équipe pédagogique soudée, et la réussite de nos élèves, qui plus tard sont devenus enseignants ou directeurs d’école, était notre plus grande satisfaction.

Ce travail de terrain impliquait de surmonter bien des obstacles administratifs et sociaux, mais notre conviction était claire : transmettre la langue, la culture, la mémoire à une nouvelle génération qui avait la tentation d’abandonner sa langue d’origine. La quasi-majorité de ces enfants parlaient polonais à la maison, et nos cours étaient le meilleur moyen de maintenir ce lien vital à l’identité polonaise.

La vie associative et la communauté polonaise

Au-delà de l’enseignement, mon engagement s’est prolongé dans les associations d’anciens combattants et les actions solidaires. J’ai été vice-président de l’association locale des anciens combattants à Marly-en-Moselle pendant une dizaine d’années, organisant chaque année la cérémonie du 18 juin. Je lisais la lettre du général de Gaulle, un moment solennel, étant le seul vétéran du village passé par l’Angleterre.

Pendant les années de la loi martiale en Pologne, j’ai été très actif dans l’association Amitié Pologne, fondée par Mathiot Pierre, un grand ami et militant. Nous avons organisé une vaste collecte humanitaire, rassemblant médecins, pharmaciens et bénévoles du département pour envoyer plus de cent tonnes de médicaments à Bielsko-Biała, en Pologne. Ces fournitures médicales ont été d’un secours vital pour les hôpitaux locaux et les populations civiles. Mathiot Pierre a été décoré de la Croix d’Or du Mérite polonais, et beaucoup d’entre nous ont reçu des distinctions honorifiques.

Après la fin de cette campagne, j’ai continué à envoyer des médicaments directement à l’Association mondiale des soldats de l’Armée de l’Intérieur à Kielce, en lien avec le colonel Załęski, dit Bończa. Cette aide discrète mais essentielle soulignait la continuité de notre engagement et notre fidélité à nos camarades restés dans la lutte.

L’auto-école et une nouvelle trajectoire

Face à l’arrêt du financement polonais pour les enseignants dans les années 1960, annoncé discrètement par une fonctionnaire du ministère à Varsovie, j’ai anticipé la reconversion nécessaire. Passionné de conduite automobile, et fort du titre de champion de Lorraine en 1957 obtenu au terme d’une série d’épreuves théoriques et pratiques —, j’ai décidé d’ouvrir une auto-école à Montigny-lès-Metz.

Après un stage de formation à Montlhéry, j’ai acquis une voiture à doubles pédales et obtenu les autorisations nécessaires. L’auto-école a rapidement prospéré. Janina y enseignait la théorie, tandis que j’embauchais plusieurs moniteurs, surtout issus de la communauté polonaise. Parmi eux, un ancien chauffeur de colonel français, fils d’émigrés, qui s’est formé et a ensuite formé à son tour. Cette activité intense a duré une dizaine d’années, avant que la lassitude des heures nombreuses et du stress permanent me pousse à céder l’affaire. Conduire, enseigner, rester toujours vigilant — c’était un métier éprouvant, bien différent de l’enseignement scolaire.

L’export, les voyages, la retraite

Ensuite, je me suis orienté vers l’export pour des fournitures pour les motards : l’anglais, l’allemand, la connaissance du monde industriel m’ont ouvert les portes d’emplois chez huit employeurs différents, principalement en Allemagne, Autriche et Danemark. Cette phase professionnelle variée était fascinante, bien qu’elle ait suscité quelques incompréhensions liées à mon nom, souvent germanisé en Lieber, que je corrigeais avec amusement.

La faillite brutale de mon principal employeur a mis fin à cette carrière dynamique, me poussant à anticiper ma retraite dès 57 ans et demi, puis la retraite complète à 60 ans. Malgré cela, j’ai continué à m’investir dans les associations et la mémoire.

Les souvenirs et l’importance des commémorations

J’attache une importance profonde à la mémoire des combats, des résistances, et des vies suspendues dans la guerre. Chaque année à Metz, la grande cérémonie de mémoire sur la colline de Saint-Pierre et sa Croix de Lorraine rassemble chaque année anciens combattants, élus et membres de la communauté polonaise. Discours, hymnes et défilés perpétuent la mémoire des sacrifices, consolident le lien intergénérationnel et le respect mutuel entre nations. Ces rassemblements sont l’occasion de rappeler que nos histoires individuelles s’inscrivent dans la grande Histoire, dans un combat commun pour la liberté.

Je m’efforce d’écrire, rédiger des bulletins, transmettre ces récits, pour que jamais ne s’éteigne la flamme du souvenir entre les générations. Je dis sans cesse aux jeunes : « Ce n’est pas la douleur seule, mais la fierté d’avoir tenu qui doit perdurer. »

Dernières réflexions sur la mémoire et la transmission

Mon attachement à la Pologne est complexe. Mes parents n’ont jamais voulu revenir au pays, marqué par la misère, les blessures et des histoires personnelles douloureuses. Mon père, malgré sa fierté de soldat polonais, a vécu ses derniers temps en France, sans retour possible. J’ai tenu une promesse que je n’ai pas pu tenir de son vivant : le conduire revoir sa mère. Après sa mort, j’y suis allé, portant ses souvenirs et accompagnant ma grand-mère dans un dernier adieu.

Pour mes enfants, évidemment, la vie ici est désormais leur histoire. L’un ingénieur, aujourd’hui décédé, un autre chef d’entreprise, un dernier handicapé à la suite d’un accident de travail. J’ai essayé de leur transmettre le goût de la liberté, le respect du passé, la nécessité d’étudier, et surtout la force d’affronter la vie.

À travers tout cela, je leur dis et veux leur transmettre ce message final : 

Nous n’avons rien à regretter. Nous avons traversé la guerre, l’exil, la faim, les blessures. Mais nous avons tenu bon, maintenu la parole, la dignité, et surtout la liberté de choisir notre chemin. La mémoire ne doit jamais être un poids, mais une source de fierté, de gratitude, de responsabilité. Regardez votre vie droit dans les yeux, sans détour. Continuez à bâtir, aimer, transmettre.

EN 2016, MARIAN DÉTAILLE SA RENCONTRE AVEC LE COLONEL ROMANES DANS NOTRE LIVRE Notre école.

Arrivé à Villard-de-Lans en 1942 pour intégrer la classe de Troisième, je fais partie des FFI de juillet 1943 à juillet 1944. Après l’assaut du 21 juillet 1944 à Vassieux-en-Vercors, miraculé de cet enfer, j’ai réussi à rejoindre Villard-de-Lans après trois jours de marche.

Après la bataille du Vercors et la libération de Saint-Étienne, je me suis engagé comme volontaire dans l’Armée polonaise à Paris dans la caserne Bessière pour continuer le combat contre les nazis jusqu’à la victoire finale.

Me voilà enrôlé dans l’Armée polonaise sous commandement britannique. Je pars en Écosse en bateau puis en train, j’arrive au bureau à Londres où je dois remplir de nombreux formulaires et répondre à des interrogatoires sur mon parcours. Comme les officiers manquent, j’intègre l’école de Crieff pour une durée de six mois au lieu de douze : il y avait urgence. Me voilà dans le train, je pars pour la gare de Tain dans l’extrême nord-est de l’Écosse. Affecté dans la 4e division, 27e bataillon, 1re compagnie, nous effectuons quelques mois de service et de manœuvres. Il m’arrive alors une histoire extraordinaire, une belle rencontre qui conditionna ma vie après mon retour en France.

Un jour, un monsieur s’arrête à côté de notre caserne. Comme je suis le seul à parler anglais, celui qui l’accueille crie : 

« — Allez chercher Liber ! »

J’arrive, j’écoute attentivement la requête de ce monsieur âgé :

« — Je suis catholique, je sais qu’ici il y a une messe tous les dimanches. J’aimerais pouvoir assister à cet office tous les dimanches. »

Je traduis sa demande à mon supérieur hiérarchique, mais il faut poser la question directement à notre colonel. Ce monsieur aimerait que je l’accompagne pour être son interprète, si besoin. Avec l’autorisation de mon capitaine, nous voilà en route dans sa limousine avec chauffeur en gants blancs. Arrivés au PC, il me tend sa carte de visite : Colonel John Gérald Paget Romanes. Descendant d’une illustre et grande famille noble écossaise, les Romanes sont connus dans tout le royaume, mais je ne le savais pas à cette époque. Comme le colonel polonais parle anglais, il reçoit seul son confrère et lui donne la permission d’assister à la messe les dimanches. En me ramenant, le colonel Romanes me remercie et me dit : 

« — On se reverra ! »

Le dimanche suivant, la limousine est là, le colonel va à la messe. Il m’invite chez lui à déjeuner, j’obtiens la permission de sortir et me retrouve chez lui, un vrai château situé à Pitcalzean, Nigg, dans le Rossshire. Sa table est aussi longue que belle. Ce scénario se reproduira plusieurs fois. Un jour, je lui annonce que je ne pourrai pas venir le prochain dimanche, car avec plusieurs copains nous avons décidé d’aller au bal. Il me demande comment je compte y aller. Je lui réponds : 

« — Comme je pourrai : à pied, en stop, à vélo. »

Il me propose de me prêter sa limousine. Il insiste et me signe un papier m’autorisant à conduire sa voiture. Très fier, et mes copains très excités, nous partons au bal. Quelle n’est pas ma surprise de tomber nez à nez avec mon bon colonel ! Que fait-il là ? Il me demande si je passe un bon moment. Je lui réponds que oui. Je suis déçu, je sais qu’il ne m’a fait que partiellement confiance, qu’il est là pour voir si mes dires étaient justes.

Chez lui, nous jouons régulièrement aux échecs et nous nouons une relation chaleureuse et paternelle. Je croise les dimanches de jeunes Australiens ou d’autres étrangers, des soldats trop éloignés de chez eux pour rentrer régulièrement. Ce colonel aime nous recevoir, il nous offre l’hospitalité le temps d’un déjeuner. À la fin de l’année 1945, il me fait un cadeau somptueux, une montre à gousset en or massif dont je ne me suis jamais séparé.

Un jour, il me confie un projet enthousiasmant : une fois la guerre terminée, il viendra chez moi, en France, avec sa limousine, et de là nous irons à Rome pour une audience avec le Pape. À notre retour, promet-il, il me donnera sa voiture.

D’Angleterre, j’envoie des colis contenant des cigarettes et du chocolat à Janina pour lui permettre de gagner un peu d’argent en vendant ces petites marchandises. Dans une de ses lettres, elle m’écrit de me dépêcher si je veux passer mon bac, car il ne me reste que deux ans pour le faire.

1946… Comme je parle allemand, je suis envoyé en mission pour un mois pour évaluer le mental de prisonniers allemands. J’apprends que le colonel Romanes est décédé. Je demande une permission pour aller à son enterrement, mais elle m’est refusée.

Septembre… Je rentre à Paris, au lycée de Lamandée, avenue Wagram. J’y passe mon bac en 1948.

Il n’y eut donc ni voyage romain, ni entrevue papale, ni limousine dans mon garage. Ma rencontre avec le colonel Romanes fut pour moi un évènement marquant. Je découvris un monde qui m’était totalement étranger. Elle eut aussi une conséquence inattendue. En 1950, les frères du colonel me retrouvèrent et me transmirent, via la Bank of England, un legs de 500 livres, quelque 15 000 euros d’aujourd’hui. Cet héritage était pour moi une somme importante. Était-il une compensation au voyage jamais réalisé ? Il était supposé me permettre de finir mes études, il me permit de construire notre première maison.